« Qu’est-ce qui t’es arrivé? »
Je me souviendrai toujours de ce gars-là, de l’air sensible qu’il avait pris, de l’inquiétude dans sa voix. Sa compassion m’avait touchée même si je savais que le lendemain venu, il ne serait plus là. Une histoire d’un soir parmi tant d’autres.
Ya pas beaucoup de gens qui le savent, et ceux qui le savent, bien souvent, oublient car je la cache admirablement bien : jamais porté de bikini ou de chandail bedaine, rien de trop moulant non plus, depuis plusieurs années. Depuis toute ma vie en fait. J’ai une cicatrice. Une cicatrice au ventre. Une chaire charcutée alors que je n’avais que 20 jours, c’est pour ça que j’ai dit « toute ma vie »…
- Qu’est-ce qui t’es arrivé?
Il caressait ma cicatrice de ses doigts, l’embrassait.
- Ah ça : sténose du pylore.
- En français?
- Conduit bouché entre le duodénum et l’estomac.
-…
- Inquiète-toi pas, ça date de ma naissance.
Est-ce que je ne l’ai jamais revu à cause de ça? Je ne le saurai jamais. Ni pour lui, ni pour les autres. N’empêche que je trouve ça drôle les gars qui s’attendrissent quand je raconte cette histoire-là (dont vous venez d’avoir la version abrégée). Drôle, oui, parce que moi je vis avec depuis toujours. Bien qu’elle me soit une source de souci constant quand il est temps d’être intime avec quelqu’un, je ne me sens pas faible pour autant et ça me surprend toujours les gars qui me font sentir comme une petite bête à protéger. Je n’ai nul besoin de protection. Pas aujourd’hui. Et encore moins de pitié.
D’une chirurgie par contre… je dirais pas non. Avec les années, cette balafre est devenu un poids. Puisque faite lorsque j’étais encore un nourrisson, elle a eu de la difficulté à grandir avec moi. Je n’irais pas jusqu’à dire que c’est une honte, mais j’aimerais pouvoir m’en débarrasser comme on se débarrasse d’un morceau de linge qui ne nous va plus…
À 20 ans, j’ai tenté de m’en défaire. Mais ce n’était malheureusement qu’une « simple question d’esthétique » pour l’assurance-maladie qui refusait de payer la bévue d’un chirurgien déjà mort, de payer les pots cassés d’une chirurgie vieille de 20 ans qui, disons-le, n’a pas été un succès entier. Certes, le pylore ne m’a plus jamais donné de trouble, mais la cicatrice a un défaut: elle est collée à des chaires profondes, ce qui occasionne un enfoncement entre les côtes et du fait, deux bourrelets qui n’existeraient pas si cette dernière n’était qu’en surface. Bref, c’est pas super beau et ça tire vers l’intérieur. Et parfois, cet étirement ne fait pas du bien. Devant le refus de l’assurance-maladie et la dépense incroyable qu’une seconde chirurgie occasionnerait, j’ai du me résoudre à passer ma vie avec.
Je préférerais qu’on me dise qu’on m’admire pour ma tolérance, qu’on apprécie mon courage plutôt qu’on s’imagine que je suis faible, qu’on me prenne en pitié. En fait, je suis forte. Forte d’avoir enduré ça pendant 30 ans maintenant. Forte d’avoir supporté les commentaires disgracieux des autres quand j’étais enfant. Forte de n’avoir point pleuré quand toutes les copines portaient des bikinis et que je devais m’en priver.
J’aimerais tant conclure cet article en vous disant quelque chose comme « enfin, le jour est venu d’effacer tout ça » mais ce n’est pas le cas. Et pour tout vous dire, je ne sais pas du tout comment conclure. Faque c’est ça.