J’essaie de condenser, de contenir tout: joie,
peine, furie, peur. Je deviens neutre. Vivre un extrême ou l’autre me fait
perdre trop d’énergie et de temps. Je vis trop d’émotions en même
temps, c’est comme s’il n’y en avait pas du tout. Trop, c’est comme pas
assez, qu’il disait.
Une fatigue accablante m’a bercée toute la
journée, juste assez pour me sentir au bord du sommeil sans pour autant
m’endormir. Je flotte. Je suis fatiguée. J’aime et je déteste, je vis et
je meurs, je ris et je pleurs, intérieurement, d’une façon toute aussi
violente l’une que l’autre. Je dis: je vais bien; oui, entre les deux tout
va bien, pourvu que je ne bascule ni d’un côté, ni de l’autre. La ligne
est mince.
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Je ne puis que me livrer ici, sur ce journal.
Son
visage me hante. Sa respiration latente et bruyante, ses yeux. Des yeux
creux qui ne savent où regarder. Quel horrible souvenir. Qui m’effraie.
J’avais peur. C’est terrifiant ce que la mort peut me faire horreure, ce
que la souffrance peut me répugner.
Du coup, je suis heureuse etÂ
fière. Petite fierté pour mon petit moi, qui survie et qui se relève. Qui
fait la paix avec quelques souffrances. Mon petit moi qui garde le
contrôle, qui prend le taureau par les cornes et le dompte, ce qui
encourage monsieur LaPoire. Vous ne le connaissez pas, celui-là , mais je
risque de parler de monsieur LaPoire quelques fois. C’est mon guide, si je
puis dire.
Et je pense que j’ai mal à cause de vous, de vous cinq.
Je ne me sentirai jamais coupable de vous évincer de ma vie tel que vous
l’avez fait avec moi, sans pitié aucune. Les ponts, vous les avez
vous-même jetés au fond du ravin, je crains que vous ne puissiez les
rebâtir. J’éloignerai les rives de toutes mes forces. Plus personne ne
veut de vous par ici, pas même moi qui vous chérissais tant. Monsieur
LaPoire me l’a demandé: Croyez-vous qu’un jour il vous sera possible
d’aller vers eux et de les remercier? Non, jamais, Ã tout le moins, pas
dans un avenir rapproché, lui ai-je répondu. Monsieur Sonpère me l’a
demandé ainsi : Crois-tu qu’un jour, des ponts pourront se bâtir Ã
nouveau, entre eux et toi? Non, je ne sais pas. Ils se sont rencontré, sans
moi. Sans moi. Je n’ai rien à leur dire, ni rien à me reprocher. Rien
sauf de n’y avoir pas vu clair dans son jeu, de l’avoir mal lue, comme
toutes les autres, d’avoir interprété son hypocrisie comme de l’amitié.
LÃ est la seule faute que j’ai commise. Tu ne m’y prendras plus. Et si je
t’y vois, je te grafignerai le visage de mes ongles. Je n’ai jamais
détesté quelqu’un plus que toi je te déteste. Je te déteste.
Et
je revis, car c’est le printemps. Je bouillonne d’activités. Je me plais
bien. Je suis choyée par mes amis, ma famille. De grands bonheurs se
préparent, comme de grands malheurs n’arrivent jamais seuls. La ligne est
mince entre malheur et bonheur, si elle existe, je suis en plein milieu. Le
chemin est étroit et je m’efforce d’y rester puisque l’un semble faux et
l’autre, destructeur.